11 Novembre 1940-Quand étudiants et lycéens défient les nazis

Publié le par sphab/cgt & associés

Le 11 novembre 1940

 

Quand les lycéens et étudiants défient le nazisme : « Nous avons perdu du temps à escalader les grilles du lycée »


 

Témoignage. Ce jour là, des milliers de jeunes défient les nazis sur les Champs-Elysées, notamment sous l’impulsion des lycéens et étudiants communistes. Parmi eux, un élève de 14 ans, Bernard Langevin, qui témoigne aujourd’hui sur cette éclatante manifestation de résistance.


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Quelle était votre situation ce 11 novembre 1940 ?


Bernard Langevin. J’avais quatorze ans en 1940, et je poursuivais ma scolarité en troisième classique au lycée Henri-IV, avec Georges Pompidou comme professeur de lettres. C’était le retour dans le Paris de l’Occupation, après une année d’étude passée à Paimpol. Mon père, Jean Langevin, parti au front en septembre 1939, avait décidé, en accord avec maman, de mettre la famille à l’abri dans la maison de l’Arcouest, dans les Côtes-du-Nord.


Voyais-tu à cette période Hélène et Jacques Solomon ?


Bernard Langevin. Nous avons dîné un soir avec mon oncle Jacques Solomon et Hélène, puis je ne les ai plus revus à partir de novembre ou décembre 1940.


Comment s’est passée la rentrée scolaire ?


Bernard Langevin. Autant qu’il m’en souvienne, il n’y a pas eu de réaction particulière à l’exclusion des enseignants d’origine juive de l’éducation nationale. Mon père, Jean, professeur de physique des classes préparatoires et terminales, également à Henri-IV, a réussi à ne jamais remettre le formulaire obligatoire d’attestation de non-judéité.


Quelle avait été la vie de ton père, auparavant ?


Bernard Langevin. Normalien, il avait créé, en 1921, avec Georges Cogniot, l’organisation communiste de l’École normale supérieure. Professeur à Alexandrie, en Égypte, il quitta de ce fait le Parti quelques années. Revenu en France, il fut détaché, en 1936, au cabinet du ministre de l’Air, Pierre Cot. Sous la direction de Jean Moulin, on y trouvait, notamment, Robert Chambeiron, Louis Joxe et Pierre Meunier.


L’équipe était très concrètement engagée dans l’aide militaire à l’Espagne républicaine. Je me souviens des nuits blanches qu’il passait dans un grand local en sous-sol à régler des dispositifs optiques d’artillerie avant de les expédier, avec le concours de mes deux oncles, André et Henri.


À la Libération, mon père fut de l’équipe de physiciens rassemblés par Frédéric Joliot-Curie à la création du Commissariat à l’énergie atomique.

 

Quels sont tes souvenirs de novembre 1940 ?


Bernard Langevin. Nous avons, le 30 octobre, été immédiatement avertis de l’arrestation de Paul Langevin : l’électricien, notre voisin, a vu emmener notre grand-père par les Allemands et s’est précipité pour prévenir mon père.

Celui-ci assistait régulièrement aux conférences données au Collège de France. Il nota dans son carnet : « La conférence n’a pas eu lieu. Paul Langevin a été arrêté par Von Stülpnagel » (gouverneur militaire de Paris). J’ai retrouvé, il y a peu, la pétition datée du 4 novembre, signée de 34 élèves de la classe de première où professait mon père, protestant courageusement contre l’arrestation de Paul Langevin, seulement quatre jours après celle-ci. On y trouve le nom de mes amis Claude Orlianges et André Prenant, le grand géographe, fils de Marcel Prenant. Une prise de position publique, malgré les risques encourus vis-à-vis de l’occupant, qui témoigne de l’état d’esprit résistant dès l’automne 1940. Le 8 novembre, je n’ai connu qu’après coup les actions menées par les étudiants, sur le boulevard Saint-Michel, pour exiger la libération de Paul Langevin.


Le 11 novembre, mon cousin Michel, qui était dans la même classe que moi, a été au courant des mots d’ordre de manifestation. Nous avions décidé de la rejoindre à la sortie de 16 h 30. Mais les autorités avaient fait condamner, entre autres, la porte de notre lycée jusqu’à 17 h 30. Nous étions consignés. C’est pourquoi nous avons escaladé les grilles à l’arrière du lycée, mais cela nous a fait perdre du temps… Nous nous sommes retrouvés au métro Champs-Élysées-Clemenceau. À six copains d’Henri-IV, nous avons remonté le trottoir de gauche, vers l’Étoile, en scandant : « Libérez Langevin ! » Cela s’est mis soudain à crier. La foule a reflué et nous nous sommes sauvés en courant, sans être rattrapés par les « voltigeurs » allemands en motos sur les trottoirs, qui, à ce qu’on m’a dit après, ont blessé des manifestants. Épisode amusant : dans le métro, à l’entrée du quai, les poinçonneurs de la TCRP avaient préparé des tickets poinçonnés qu’ils remettaient à chacun. Ainsi, ils participaient de l’esprit patriotique, solidaires des jeunes, tout en demeurant dans la légalité. Impossible pour eux d’imaginer un voyageur dans le métropolitain sans ticket régulièrement poinçonné !


Quelles furent les suites ?


Bernard Langevin. Dans les jours qui ont suivi, le lycée est resté ouvert. Plus tard, en 1942, nous avons observé la soudaine disparition de certains professeurs. Plus de prof de maths – c’était Paul Labérenne. Puis plus de prof d’histoire-géo – c’était Émile Tersen – puis, pour les copains de philo, plus de prof du jour au lendemain – c’était René Maublanc, passé lui aussi dans la clandestinité. Par bonheur, aucun d’eux n’a été pris. Quant à moi, je suis véritablement entré en résistance plus tard, avec mon cousin Michel. Comme dans les Trois Mousquetaires, nous formions un « triangle » à quatre, avec Pagès et Durand. Au Front national, mon responsable, je l’ai identifié à la Libération, était Jean Poperen. C’est avec les mêmes, en juin 1943, que j’ai été arrêté à Paris par la police française. En plus du matériel national, nous fabriquions des tracts avec une imprimerie d’enfant. Maman (Wige Langevin, dessinatrice, fille de l’affichiste révolutionnaire Jules Grandjouan) nous avait appris la linogravure, et nous avions réalisé un très joli tract « Français, ne pars pas en Allemagne ! » Ce matériel d’amateur, saisi lors de la perquisition, nous a sans doute sauvés, car nous avons pu plaider, vu notre très jeune âge, que nous n’appartenions à aucun mouvement. Emmenés à la préfecture de police, nous avons suivi le parcours habituel : la Santé, puis la prison des Tourelles.


Mais, par un heureux concours de circonstances, le juge, Achille Olmi, et le directeur de la prison étaient résistants. Vu les faibles charges retenues, le juge a signé une mise en liberté provisoire (et quelques jours plus tard, pour mes copains) : « Langevin, je te libère… Mais ne rentre pas chez toi. »


Le lendemain, la police revenait me cueillir à la maison, mais trop tard

 

 


« Le gouvernement de traîtres... »

Les tracts qui appelèrent à manifester furent imprimés par l’Unef. François Lescure, qui fut ensuite journaliste à l’Humanité, raconte comment il avait reçu de la direction pétainiste de l’Unef la responsabilité du syndicat étudiant pour la zone occupée : « Personne ne savait que j’étais l’un des responsables de l’organisation clandestine des étudiants communistes. Sur un plan pratique, mais très précieux à l’époque, ces fonctions nous donnaient la possibilité d’utiliser le soir, alors que les portes étaient closes, la ronéo de l’Unef, avec laquelle nous imprimions des tracts et aussi la Relève », ce journal étudiant clandestin écrit à la rentrée 1940, refusant « toute ingérence étrangère » : « Le gouvernement de traîtres et de corrompus installé à Vichy n’est pas le gouvernement de la France. (...) L’université française ne sera pas fasciste ! »

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Tract diffusé par l'Union des Lycéens et Etudiants Communistes évoquant l'arrestation

de Paul LANGEVIN, la manifestation du 11 novembre 1940 et la fermeture de l'Université

 

 

 

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Chronologie

►31 juillet 1940. Premiers lancers de tracts et d’œufs au Quartier latin. Papillons placés dans les livres des bibliothèques dénonçant l’occupation allemande, la mainmise de Vichy sur l’université et son « dessein d’asservissement intellectuel de la France ».

►3 octobre. Promulgation par Vichy de la loi sur le statut des juifs. Émotion suite à la destitution des enseignants juifs de l’éducation nationale.

►30 octobre. Arrestation par l’occupant du professeur Paul Langevin, physicien mondialement connu, figure du combat antifasciste et du Front populaire.

►8 novembre. Triple appel à riposter : par l’Union des étudiants et lycéens communistes (UELCF, clandestine, dirigée par Francis Cohen, Suzanne Djian et François de Lescure) : « Vendredi 8 novembre, à 16 heures au Collège de France, là où le professeur Langevin aurait dû faire son cours… N’offrez pas de prétexte à la répression. »

►Appel lancé conjointement par François de Lescure, président de l’Unef légale, et Roger Marais, responsable de la corporation lettres, pour le 8, et au-delà pour le 11 novembre.

►Premier tract de l’université libre, créée par le gendre de Langevin, Jacques Solomon, avec Georges Politzer et Jacques Decourdemanche, édité à cette occasion.

►Quartier latin en état de siège. Au Collège de France, prise de parole de Joliot-Curie. Lancer de tracts, manifestation de moins de 100 jeunes sur le boulevard Saint-Michel aux cris de « Libérez Langevin ! », puis « À bas Pétain ! ». Dispersion au coin de la rue Soufflot.

►11 novembre. Manifestation préparée par divers groupes patriotes (voir ci-dessus), dont le Centre d’entraide aux étudiants démobilisés de Claude Bellanger, dans les lycées et facultés.

►Toute la journée, les Parisiens fleurissent la statue de Clemenceau. La préfecture comptera 750 bouquets, et 5 600 personnes place de l’Étoile. Certains jeunes sont munis de deux cannes à pêche : « deux gaulles » ! Nombreuses cocardes tricolores. Parmi le millier d’interpellés : 917 hommes et 122 femmes, 545 lycéens et collégiens, 299 étudiants, 57 écoliers, 138 salariés (surtout des enseignants).

►Dans l’après-midi, les cortèges de jeunes à l’Étoile sont dispersés par la police française, puis par l’intervention de soldats allemands.

►Après la manifestation, l’université de Paris est fermée jusqu’aux congés de fin d’année. Le recteur, Gustave Roussy, est limogé et remplacé par Jérôme Carcopino.

►Arrestation de jeunes responsables communistes : Jean Rozynoer, Claude Lalet, Bernard Kirschen, Othman Ben Alya, Maurice Delon, etc.

 

 

Source principale : les Jeunes et la Résistance, sous la directionde Laurence Thibault. AERI/La Documentation française.

 



source: humanite.fr (mercredi 10 novembre 2010)



Publié dans Mémoire- Histoire

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