Le grand âge a besoin de moyens

Publié le par SPHAB/CGT (56-Guémené-sur-Scorff)

Le grand âge

a besoin de moyens

 

Gériatrie . Depuis la canicule de 2003, les promesses pleuvent et les moyens ne suivent pas. À l'hôpital Paul-Brousse de Villejuif, les équipes refusent de réfléchir en termes de coûts.


Le bilan de la canicule, dans le service de soins de suite et de réadaptation (SSR) de l'hôpital Paul-Brousse de Villejuif (Val-de-Marne), on en parlerait presque avec fierté. « On n'a eu que deux décès », énumère Martine Desmarest, la cadre infirmière du service. On avait « un truc », confie-t-elle avec malice : « On mouillait les chemises de nuit des résidents et après, on les arrosait. Efficace et agréable. » Mais à la question : « Des moyens supplémentaires ont-ils été alloués depuis ? », c'est le silence. Un sourire en coin, elle tourne le regard vers le milieu de la salle à manger, où trône un climatiseur mobile. « On a aussi eu des ventilateurs pour les chambres », précise-t-elle, pour seule réponse. « Depuis l'été 2003, la situation n'a pas beaucoup évolué », admet le docteur Christophe Trivalle, adjoint du chef du pôle vieillissement, réadaptation et accompagnement et responsable des unités de soins de longue durée (SLD) et de soins de suite et de rééducation (SSR) Alzheimer. « Les plans annoncés ont peut-être donné des moyens ponctuels, mais ils sont tellement dilués qu'on n'en voit quasiment jamais la couleur, sans compter les plans d'économies qui nous reprennent le peu qu'on reçoit », observe même ce dernier.


Des Limites à ne pas franchir


Cadre adjointe du pôle, Latifa Scheirlinck abonde : « Nos soignants ont un sentiment de décalage entre les annonces et ce qu'ils vivent au quotidien. Ce qui est parlant, pour eux, c'est du personnel supplémentaire. Le matin, les aides-soignantes devraient être quatre pour 35 patients. Ce n'est quasiment jamais le cas.


Une jeune aide soignante profite de la réunion hebdomadaire de service pour évoquer l'altération des conditions de travail. « C'est de plus en plus lourd. » Au propre comme au figuré. « On ne reçoit pratiquement plus que des patients grabataires. Il faut être deux pour s'en occuper. On ne souffle jamais. » Bénévole de l'association Vieillir ensemble, Marie-Françoise confirme : « Depuis le temps que je visite les patients, j'ai vu la pression augmenter sur les soignants. » L'approche des mois d'été et le spectre d'un sous-effectif encore plus criant ne fait que raviver les inquiétudes. « Déjà que c'est l'horreur toute l'année. Alors le mois d'août... », lâche une infirmière. « L'effectif minimum de sécurité est devenu la norme », reconnaît Christophe Trivalle. Lui-même en convient : « Le personnel étant épuisé, le travail n'est pas toujours bien fait. »


Jusqu'à présent, le pôle gériatrique de Paul Brousse a réussi à échapper à la cure d'austérité initiée par l'Assistance publique. Certes 75 lits ont bien été supprimés dans l'unité de long séjour (SLD) en prévision de la création d'un Ehpad (maison de retraite) - qui n'a toujours pas vu le jour - mais ils ont été reconvertis en lits de moyens séjours (SSR) spécialisés (Alzheimer, soins palliatifs, onco-hématologie etc.). « On a joué sur la création d'activités plus médicalisées pour garder nos moyens », résume le docteur Trivalle. « Mais là, en 2009 on risque de perdre 10 postes d'infirmières et 14 postes d'aides-soignantes sur le pôle. »


Pression supplémentaire, le gériatre reçoit chaque jour le taux d'occupation des lits des unités de gériatrie. « On nous menace de suppression de personnel si nos lits ne sont pas suffisamment remplis. » Ils ont beau être opposés à ce « système » et cette « logique financière », Christophe Trivalle et Latifa Scheirlinck sont bien obligés de « s'y mettre », au risque « de tout perdre ». « On cherche constamment comment faire des économies. C'est un exercice quotidien », reconnaît la jeune cadre. Mais il y a des limites que l'équipe n'entend pas franchir. « On essaye de répondre à nos obligations. Mais notre priorité reste de s'occuper des malades le plus humainement possible. »


Un travail Social et humain


Ainsi, quand un patient décède, la chambre reste inoccupée plusieurs jours. « Pour laisser le temps aux autres malades et au personnel de faire le deuil », explique le docteur Trivalle. Tout comme aucun soignant ne mettra le premier venu dans le lit vacant d'une chambre double. « Il faut voir si les deux malades peuvent s'entendre. »

Si deux valeurs ont encore un sens dans les services gériatriques de l'hôpital Paul-Brousse, ce sont bien le social et l'humain. Illustration avec la réunion de « staff » hebdomadaire des médecins. Un à un, tous les patients sont passés au crible.


« Mme C. vient d'arriver. À 98 ans, elle présente des troubles cognitifs. Il faut revoir la prise en charge sociale si la famille est d'accord. » Autre patiente, autre cas de figure. « Mme Z. est de retour parmi nous pour quelques semaines. On la suit depuis quelques années, ça permet de la maintenir à domicile », expose l'un des médecins. À un interne qui s'étonne d'accueillir des malades « comme au Club Med », le docteur Trivalle lui rétorque gentiment qu'ici, « on ne raisonne pas en termes de coûts ». S'ensuit la même réunion, cette fois au sein de l'unité SSR Alzheimer. Même tour d'horizon. À son issue, tout le monde retourne dare-dare à ses occupations. Dans le couloir, un homme chaussé de grosses charentaises arpente le couloir, la tête baissée, la main agrippée au mur. En partant, le docteur Trivalle prend le temps de le raccompagner dans le « sens » de la promenade puis passe le bonjour à Mme N., qui contemple les photos de Marcel Cerdan et Édith Piaf punaisées au mur, icônes d'une époque révolue.


Alexandra Chaignon

 


Article paru dans le journal L'Humanité du samedi 30 mai 2009

 

Commenter cet article