Des Conti devant la justice, pour l’exemple

Publié le par sphab/cgt & associés

Des Conti devant la justice, pour l'exemple

Répression. Poursuivis pour des infractions qui frisent l'absurde, sept Conti risquent trois à six mois de prison avec sursis après le saccage de la sous-préfecture de Compiègne.

 

Compiègne (Oise),envoyé spécial.



« J'attends des interpellations et des déferrements », avait déclaré la ministre de l'Économie, Christine Lagarde, après le saccage de la sous-préfecture de Compiègne, le 21 avril. Ce jour-là, 150 à 200 ouvriers de Continental venaient d'apprendre que la fermeture de l'usine à Clairoix (Oise) avait été confirmée par la justice. Vendredi matin, sept d'entre eux étaient donc au tribunal de grande instance de Compiègne, accusés de « destruction du bien d'autrui commise en réunion au préjudice de l'État ». Les biens en question : « Du matériel informatique, du mobilier, des vitres. » La pièce principale du dossier est un reportage de TF1, filmé le jour du grabuge à la sous-préfecture. Les sept prévenus, qui font tous partie du comité de grève, ont été identifiés sur ces images par... la direction de Continental. « Un très bon début d'enquête ! » a raillé l'avocate de la défense, Marie-Laure Dufresne-Castets. Les sept qui défilent à la barre ont ainsi un profil identique. La plupart sont mariés, tous ont des enfants. Ils gagnent « entre 1 400 et 1 500 euros net par mois » et ont un casier judiciaire vierge.


une bouteille d'eau jetée par la fenêtre


L'éventail de leurs fautes présumées frise parfois l'absurde. Nathalie, la voix chevrotante, avoue avoir « jeté par la fenêtre un paquet de feuilles vierges ». Pareil pour Bruno, qui reconnaît avoir lui aussi balancé un tas de papiers par la fenêtre « sur un coup de colère ». Franck raconte qu'il a bousculé un objet, dans une pièce « où tout était déjà retourné ». Jeté un objet ? « Non, bousculé. » On entend pourtant un bruit de vitres brisées dans le reportage. « Oui, mais je n'étais pas seul dans la salle. » Gérard, de son côté, n'avoue rien du tout, dit que ce n'est pas lui sur les images. D'ailleurs, bizarrement, c'est d'abord son frère qui avait été interpellé par la police. Saci, lui, se voit reprocher d'avoir mis un coup de pied dans une porte vitrée qui, pour la petite histoire, n'a pas été abîmée puisqu'elle était blindée. « Mais ça peut pas être moi, j'étais au premier étage quand ça s'est passé ! » Et enfin Vincent, qui « a jeté une bouteille d'eau par une fenêtre ouverte », refuse de dire qu'il regrette son geste. « Je regrette surtout qu'on ait été abandonnés comme ça. » À la première interruption de séance, un Conti venu soutenir les prévenus raconte, sous couvert de l'anonymat : « C'est n'importe quoi. Moi, j'ai pété pleins de trucs à la sous-préfecture. Mais eux, ils n'ont quasiment rien fait, et l'État veut quand même les condamner pour l'exemple ! »


« la foudre nous est tombée sur la tête »


Reste le cas de Xavier Mathieu, le leader des Conti. Au début du reportage de TF1, on le voit au téléphone, apprenant le rejet de l'annulation du plan social par le tribunal de Sarreguemines (Moselle). Il crie : « On a été déboutés les gars ! » puis flanque un écran plat par terre et traverse la pièce en faisant valdinguer une imprimante au passage. « Avant ce coup de téléphone, on avait encore l'espoir de voir l'usine continuer à vivre. Quand le jugement a été rendu, on a compris que tout était fini. C'est la foudre qui nous est tombée sur la tête », explique le délégué CGT au président du tribunal. Il raconte sa fatigue extrême : « Le 21 avril, cela faisait six semaines que nous étions en lutte. En six semaines, j'ai dû dormir vingt-cinq heures, sauté plus une dizaine de repas. » Et replace les événements dans leur contexte : « Ce jour-là, on était à Compiègne pour tenter de rencontrer la sous-préfète. Cela faisait quinze jours que l'on était laissés à nous-mêmes, sans nouvelles de la direction et du gouvernement. L'État nous avait pourtant promis d'intervenir. »


Symbole contre symbole


« Perdre son emploi, c'est perdre sa dignité », reconnaît Ulrika Delaunay-Weiss. Pour la procureure, si le fait que les infractions aient été commises « en réunion » est une circonstance aggravante, la crise qui frappe le pays est, en quelque sorte, une circonstance atténuante. Elle requiert donc une petite peine de trois à six mois avec sursis sans amende pour les sept prévenus, qui encouraient à la base cinq ans de prison et une amende de 75 000 euros.


« Aujourd'hui, c'est symbole contre symbole. D'un côté, une préfecture détruite ; de l'autre, des gens qu'on poursuit », estime l'avocate de la défense, Me Dufresne-Castets, qui demande une relaxe pure et simple. Dans sa plaidoirie, elle évoque « l'espoir construit par le gouvernement puis trahi », « la trahison de l'employeur » et la « déception de la justice qui a confirmé le plan social ». L'avocate tacle au passage des « témoins d'une "impartialité douteuse" - la direction de Continental ». Enfin, elle dénonce surtout le « manque de rigueur du dossier » : « Qui a détruit quoi ? Le ministère public n'a pas répondu à cette question. Les seules preuves existantes sont insuffisantes. Trois mois de prison avec sursis pour une bouteille d'eau jetée par la fenêtre ? Allons, il faut savoir raison garder. » Le jugement sera rendu le 1er septembre.


Mehdi Fikri


Les soutiens viennent en masse au tribunal

À la sortie du tribunal, les prévenus étaient attendus par plus de 500 ouvriers de Continental, des représentants d'autres entreprises menacées, ainsi que des élus locaux et des militants politiques scandant « Continental solidarité » ou « Ce n'est pas nous, les voyous ». Dans une ambiance festive, les sympathisants se sont tous rassemblés autour d'un barbecue géant.


Articles publiés le lundi 20 juillet 2009 dans le Journal L'Humanité et sur le site: http://www.humanite.fr/

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