Cadre hospitalier, un sacerdoce qui tourne au cauchemar

Publié le par sphab/cgt & associés

Cadre hospitalier, un sacerdoce qui tourne au cauchemar

 

111110-infirmiere-tenon.jpg

Agents des Urgences de l'Hôpital Tenon en grève, en 2010

 

Le management hospitalier se transforme dans un contexte de restrictions budgétaires. Alors qu’on demande aux cadres des hôpitaux de faire plus et plus vite, une grande partie de leur travail ne repose plus sur l’activité soignante mais sur des compétences liées à l’encadrement.


Métro, boulot, dodo. Depuis un an et demi, Dominique fait fonction de cadre de santé aux urgences d’un hôpital de la banlieue parisienne. Chargée d’encadrer le personnel paramédical (infirmières et aides-soignantes), cette quadragénaire dynamique se retrouve entre deux eaux. Obligée de demander un « maximum » à son équipe tout en essayant de la préserver pour que le service reste « productif ». Le mot est lâché. Elle en sourit, de lassitude, car il va à l’encontre de ses principes, de sa déontologie. Mais Dominique a été tout bonnement happée par le système. Ses journées font rarement moins de dix heures, alors qu’elles ne devraient pas dépasser les sept heures et demie.


Son quotidien ? Trouver des lits pour faire entrer les malades et du personnel pour effectuer le travail. Il ne s’agit plus seulement de faire ou de superviser des plannings mais de trouver au pied levé une infirmière, un brancardier, une aide-soignante pour faire tourner le service malgré tout, en raison du manque de personnel permanent. Sans compter les évaluations et tous les petits tracas du quotidien. « On est constamment sous pression », lâche Dominique, qui passe d’une tâche à l’autre pour assurer du lien et maintenir de la cohérence. Du coup, « tout le monde est épuisé, à commencer par moi », reconnaît la responsable, qui constate que « c’est une fonction assez lourde, qui attire de moins en moins. C’est un poste où l’on se met en danger, car on doit prendre de lourdes responsabilités, explique-t-elle. Et c’est justement ce que nos responsables ne mesurent pas. »


De nombreuses études corroborent ce témoignage et mettent en évidence un paradoxe : les cadres hospitaliers sont aux prises avec les conséquences managériales des restructurations et des impératifs de retour aux équilibres financiers. Combien de cadres de santé ont été mis en diffi­culté par la direction ­devant leur équipe pour avoir ­dénoncé le nouveau projet de soins ou avoir simplement voulu respecter leur déontologie ? Et c’est compter sans l’explosion des « faisant fonction », qui atteignent jusqu’à 60 % dans certains grands centres hospitaliers, avec toutes les pressions qu’ils peuvent subir…


Les exigences de la nouvelle orga­nisation hospitalière conduisent à la transformation du cadre expert en cadre manager, ce qui provoque certains dégâts parmi l’encadrement dans nombre d’établissements. ­Devant ces difficultés, certains cadres utilisent la menace ou la contrainte pour amener les salariés à revenir sur leurs repos, leurs congés, à changer leur planning, avec tout le poids de la culpabilité intériorisée. Les références aux valeurs humanistes de soins qui s’appuient sur la relation engagée auprès du patient sont évacuées au profit de l’augmentation de la place du médicament, de la technicité protocolaire, de la gestion du personnel devenu interchangeable. Les cadres se retrouvent pris entre le marteau et l’enclume, l’application des outils de gestion du personnel s’oppose aux valeurs desquelles découlent les outils de soins.


« Depuis au moins 2005, entre la mise en place des pôles et de la tarification à l’activité et l’application de la loi hôpital, patients, santé, territoires, le métier de cadre a subi de profondes mutations », témoigne Graziella Raso, de l’Ugict-CGT (cadre CGT), faisant allusion à une l’annonce faite par l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), en juin dernier, de réduire de 189 à 128 le nombre de pôles. Ce qui, dans les faits, signifie une soixantaine de postes de cadres soignants supprimés, et autant de postes de cadres administratifs. « C’est une nouvelle attaque contre l’encadrement », analyse Graziella Raso.

Et pour cause. Si leur métier a été valorisé comme partenaire du corps médical, les cadres soignants se retrou­vent aujourd’hui contraints de s’adapter à des orientations dont la logique est essentiellement économique. Leurs mots d’ordre sont devenus « efficience », « management », « responsabilité », « résultats »… Farouchement opposée à la notion de « cadre manager », l’Ugict-CGT s’indigne de l’alignement de la fonction publi­que sur le privé, auquel n’échappe pas l’hôpital. « Désormais, nous avons des évaluations au mérite, avec des primes de résultats qui peuvent représenter jusqu’à 30 % de la rémunération. Pour l’instant, cela s’applique aux catégories A, mais cela va rapidement s’étendre à tout le monde », prévient Graziella Raso. Avec la rapidité à laquelle leur métier a évolué, les cadres de l’AP-HP ont fini par vivre un « profond malaise ». « On casse les services, on étend les tâches des cadres, on éclate les horaires… Tout cela crée un stress énorme. Ces conditions de travail ont même poussé certains cadres à des tentatives de suicide », déplore Graziella Raso, qui, à la CGT, milite pour que « les cadres soient rattachés à la filière métier ». Au final, toutes ces mutations ont surtout fait fuir les cadres. Et de fait, de plus en plus de « faisant fonction » occupent les postes et « s’exposent aux responsabilités sans avoir de compensation », regrette la militante.


De la souffrance, de l’isolement… Ce constat de grande insatisfaction au travail grandit et se voit largement partagé dans tous les secteurs hospitaliers. Un récent baromètre Ifop pour Acteurs publics, publié en mai dernier, montre que, parmi tous les cadres de la fonction publique, ceux du secteur hospitalier voient leurs conditions de travail en noir. Les cadres des hôpitaux sont de loin ceux qui ont la plus sombre opinion de l’effet des réformes sur leur environnement. 94 % d’entre eux pensent que les récentes réformes ont détérioré leurs conditions de travail. Et 70 % estiment que ces mêmes réformes ont dégradé la qualité des services rendus aux usagers.


Repères. Le travail des cadres de santé contribue à éviter les dysfonctionnements, à donner du sens aux différentes actions menées. Car il consiste à créer du lien entre les équipes de soins et les malades, mettant de la cohérence entre les actions éclatées. Cadre de santé est une profession qui souffre d’un manque d’attraction criant aujourd’hui du fait, notamment, des responsabilités de plus en plus grandes inhérentes à cette tâche et souvent difficilement mesurées par les responsables. C’est une fonction assez lourde qui attire de moins en moins. Jusqu’à 60 % de la profession est assumée par des « faisant fonction », c’est-à-dire des infirmier(e)s n’ayant pas le diplôme mais exerçant les fonctions de cadre.

 

 

Alexandra Chaignon

 

source: humanite.fr (lundi 7 novembre 2011)

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article