Un débat et des enjeux européens …ou petite leçon de syndicalisme de lutte à l’intention des sceptiques (Charles HOAREAU)

Publié le par sphab/cgt & associés

Un débat et des enjeux européens

…ou petite leçon de syndicalisme de lutte à l’intention des sceptiques

 

 

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Charles HOAREAU (UD-CGT des Bouches-du-Rhône)

 


Tous les médias d’Europe parlent de la situation en Grèce et de ses possibles répercussions sur le reste des pays de l’UE. Outre le fait que nombre d’articles ont une version des faits plus que contestable et souvent contradictoire, tant d’intérêt pour un si petit pays est en soi une indication précieuse.


D’autant que curieusement sont peu abordées, les analyses qui sont faites dans le pays même et à partir de celles-ci les stratégies syndicales mises en œuvre pour peser sur les choix politiques.

 

En Grèce, comme en France la ligne de partage sur le plan économique ne se situe pas entre ce que nos médias appellent « gauche et droite » mais dans l’attitude à avoir vis-à-vis du capital et de ses institutions :UE, BCE, FMI.

 

Le prétexte de la dette ou pire de la tricherie

A en croire (mais les croit-on ?) celles et ceux qui ont repris sans sourciller l’analyse du Financial Times, tous les problèmes de la Grèce viendraient de son déficit et surtout du fait qu’elle ait caché celui-ci. Cela ne tient pas trop la route.

 

  D’abord il a été montré que la cache en question s’était faite grâce à un montage imaginé avec l’aide de la banque Goldman Sachs – celle qui s’est royalement faite renflouer par le contribuable américain – banque conseil de la Grèce depuis longtemps et qui dénonce maintenant le procédé un peu à la manière d’un receleur dénonçant après coup les voleurs pour encaisser à la fois la récompense donnée par les autorités et sa part du butin !

 

  Ensuite plusieurs journalistes n’ont pas manqué de s’étonner du fait qu’il avait fallu un an pour faire cette découverte quand on sait comment les banquiers et autres traders surveillent heure par heure l’activité financière mondiale. Et comme par hasard cette découverte intervient quand vient d’être élu un gouvernement ayant fait des promesses sociales à un peuple qui manifeste sa colère depuis plusieurs années.

 

  De plus le procédé employé en Grèce pour ce pseudo camouflage nommé swap, est tout à fait légal et il est assez cocasse de voir des gouvernements s’émouvoir de l’illégitimité d’un procédé que leur légalité pourrait aisément interdire. Le procédé est d’ailleurs tellement légal qu’il a été employé par la France ou l’Italie qui ont-elles aussi « caché » une partie de leur dette sous couvert d’emprunt à remboursement différé ou autres facéties financières qui font dire à Henri Sterdyniak [1] : « Dans tous les pays, les chiffres de la dette et du déficit ont toujours un petit halo de comptabilité créative ». Que c’est joliment dit !

  Enfin (et presque surtout) comme le fait remarquer si justement le Parti Communiste Portugais [2] « la Grèce n’est pas un cas unique. Presque tous les gouvernements de l’UE, pour résoudre la crise financière de 2009, n’ont pas trouvé de meilleure solution que de transformer les caisses de l’Etat en une bourse au service des monopoles et des banques contaminées par la spéculation financière. 20 sur 27 des pays de l’UE en 2009 ont montré un déficit qui a dépassé les 3% du PIB comme norme fixée arbitrairement par Maastricht. Dans le passé déjà cette norme n’avait pas été observée à plusieurs reprises par la France et l’Allemagne. Actuellement, le déficit de l’Irlande est de 12,5%, celui de la Grande-Bretagne de 12,1%, de l’Espagne 11,1%, du Portugal de 9,3%, de la France 7,9%, etc. [3] On peut donc conclure que le bruit sur la situation financière de la Grèce vise à justifier davantage une offensive plus générale du grand capital contre les droits des travailleurs pour soutirer le peu qui reste aux salariés appauvris et pour les forcer à payer les aléas de l’économie du casino. »

Les « solutions » des pays de l’UE et le débat en Grèce

Après donc avoir poussé de grands cris les gouvernements de l’UE se sont réunis au chevet du malade grec.

 

Le plan grec et les débats

 

Tout d’abord ils ont pris acte du « plan de redressement » de Giorgos Papandréou, plan qu’il a présenté à la mi-janvier à la commission de Bruxelles afin de ne pas être réprimandé par celle-ci.

 

Avec ce plan le premier ministre grec enterre ses promesses électorales en s’attaquant durement aux droits des travailleurs. Services publics, salaires, TVA, augmentation des prix, retraites, précarité…tout y passe. Ce qui caractérise ce plan au but avoué de contraindre le peuple et les travailleurs grecs à « changer de mentalité », c’est qu’il a non seulement le soutien du PASOK (parti socialiste au pouvoir) mais aussi celui de la ND (parti conservateur) battue en octobre dernier. En France on parlerait d’UMPS.

 
Seul au plan politique le KKE (Parti Communiste Grec) s’est opposé à ce plan.

 

Cette divergence politique se retrouve aussi au plan syndical.

 

Il y a en Grèce deux confédérations syndicales :

 
  La GSEE (environ 600 000 adhérent-e-s) affiliée à la CES et la CSI qui regroupe les travailleurs du privé. Il est de tradition que son président devienne ministre du Travail quand le PASOK remporte les élections. Dans ses statuts il est inscrit depuis 1992, que la GSEE lutte “pour le développement et la productivité de l’économie grecque et dans l’Union européenne, en tant qu’organisation des associés économiques (sic !) que sont les travailleur(se)s ”.


  L’ADEDY qui regroupe les fonctionnaires.(environ 250 000 adhérents)

A côté ou plutôt au milieu de ces deux confédérations s’est créé le PAME (415 000 adhérent-e-s), organisation qui, ne voulant pas créer de division syndicale entend simplement regrouper les militants syndicaux se situant sur des bases de luttes des classes et les communistes du KKE.

 

Quand la Grèce a été déclarée être en crise la GSEE et l’ADEDY ont accepté de participer au « dialogue social » mis en place par le gouvernement grec, ce que le PAME refusa. Une participation au nom de la lourdeur de l’héritage laissé par la droite [4] au PASOK qui faisait ce qu’il pouvait mais était « sommé par Bruxelles » de rééquilibrer les comptes.

 

Las ! Les « associés économiques » ne l’ont pas entendu de cette oreille et ont répondu massivement au premier appel du seul PAME à l’action du 17 décembre dernier sur le thème le gouvernement ne doit pas céder et répondre aux revendications des travailleurs d’autant qu’il a été élu sur une vague de mécontentement social. Si l’UE veut imposer sa loi le gouvernement peut et doit résister…quitte à sortir de la zone euro. Cette journée fut un succès…et pas un mot sur le site de la CES alors que pourtant participaient des fédérations syndicales entières (construction – la plus grande fédération industrielle du pays – textile, livre, agro-alimentaire…).

 

Après la présentation du plan de redressement de la mi-janvier attaquant entre autres grandement les fonctionnaires, le PAME annonça la journée du 10 février. La GSEE tenta bien d’appeler - fait historique en Grèce - les travailleurs à ne pas participer au mouvement, rien n’y fit. L’ADEDY ne put faire autrement que de se joindre au mouvement et le succès fut encore plus grand. Et encore pas un mot sur le site de la CES….

 

Dès le 10 février au soir, fort de son succès, le PAME annonça la journée du 24 février….et la GSEE dans la foulée annonçait sa participation à cette journée. Le site de la CES pouvait enfin parler de la Grèce avec cette phrase de son secrétaire général qui illustre ce qui est écrit plus haut :« Nous ne soutenons pas la pression des ministres de la zone euro sur la Grèce pour prendre des décisions précipitées qui affecteront les pauvres, les malades, les personnes âgées et bouleverseront le tissu social de la société grecque. Nous voulons des plans bien équilibrés et socialement acceptables. » a déclaré John Monks. Il faudra juste qu’il nous explique ce que veut dire socialement acceptable...

 

Un débat à l’échelle du continent

 

Le débat syndicalo-politique évidemment dépasse les frontières helléniques. La Grèce qui ne représente que 3% du PIB de la zone euro ne risque pas de mettre celle-ci en difficulté contrairement à ce qui a pu être dit sur les ondes. Selon J.C. Trichet président de le BCE, les déficits publics de la zone euro dans son ensemble, représentent environ 6% du PIB, alors qu’aux USA et au Japon, ce chiffre s’élève à plus de 10%.

La Grèce sert de banc d’essai aux gouvernements des pays de l’UE où partout les gouvernements ont mis à l’ordre du jour casse des acquis, de la protection sociale et des services publics. C’est tellement vrai que les dirigeants européens viennent de franchir une nouvelle étape en prétendant mettre la politique d’un pays sous tutelle « en liaison avec la BCE » et « en s’appuyant sur l’expertise du FMI ». C’est la première fois que la souveraineté d’un pays est ouvertement remise en cause par des instances supranationales qui n’ont elles-mêmes aucune légitimité démocratique. Preuve de leur détermination, un député allemand du groupe libéral du Parlement européen, Jorgo Chatzimarkakis (FDP), a avancé, dans un débat télévisé (Phönix Runde, 10/02/2010), que le Conseil des colonels qui a dirigé la dictature militaire en Grèce entre 1967 et 1974 est un exemple montrant qu’il est possible de faire accepter les mesures proposées par le gouvernement du PASOK et soutenue par Bruxelles !!!

 

Mais dans ce débat les tenants de l’euro se sont pris à leur propre piège. Outre l’aspect anti démocratique et le non respect de la souveraineté nationale les choix actuels mettent en lumière les contradictions économiques.

 

En menaçant la Grèce d’exclusion de la zone euro, Westerwelle le vice-chancelier allemand, a fait d’un tabou une question d’actualité crédible.

 

D’autant que le PIB de la zone euro a reculé de 3,8% en 2009, contre seulement 2,4% aux Etats-Unis, alors que la crise venait de là, et que l’effondrement du marché immobilier y a été particulièrement violent, de même que la hausse du chômage.

 

Autrement dit l’euro ne nous a protégés de rien du tout !

 

Devant la « menace » d’une sortie de l’euro, voire de l’UE, la GSEE et l’ADEDY se sont effrayées en disant hors de l’UE point de salut !

 

A l’inverse le PAME qui a dit chiche ! (et a rencontré ainsi l’adhésion populaire) a mis tout le monde d’accord. A méditer.

 

Charles HOAREAU

(UD-CGT-Bouches-du-Rhône)

 

 

Post Scriptum :

Merci à Linsay pour le travail de documentation et de recherche sur ce sujet qui a été précieux pour la rédaction de cet article

[1] Directeur du Département économie de la mondialisation de l’Observatoire Français des Conjonctures Économiques (OFCE)

[2] on peut lire la déclaration en entier sur le site Changement de société http://socio13.wordpress.com/2010/0... .

[3] Sans parler des USA et du Japon qui battent tous les records NDLR

[4] Cette attitude n’est pas sans rappeler ce qui s’est passé en France en 1981 et 1997 quand Mitterrand puis Jospin parlèrent d’héritage et du droit d’inventaire et que certains syndicats au premier rang desquels on trouva la CFDT firent écho à ces discours pour en rabattre sur les revendications


 


Source : rougemidi.org ( 23 février 2010)


Publié dans Actualité européenne

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