Entre syndicalisme et pouvoir-"la guerre des ciseaux" (Stéphane SIROT)

Publié le par sphab/cgt & associés

Entre syndicalisme et pouvoir,

“la guerre des ciseaux”


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Stéphane Sirot

 

 

Stéphane Sirot, spécialiste de l’histoire des grèves et du syndicalisme, dénonce la dérégulation du système de relations sociales.


En pleine crise, les organisations syndicales ne parviennent plus à mobiliser. Quelles sont les raisons de ce paradoxe ?
Il est assez classique qu’après un échec important comme celui que vient de subir le dernier mouvement social sur les retraites, qu’il y ait pendant une période, une difficulté à remobiliser. Et puis lié à cela, il y a la conjoncture politique. Je pense que ceux qui ont pu se mobiliser à l’automne dernier sur la question des retraites, attendent désormais la prochaine élection présidentielle pour éventuellement exprimer leur mécontentement. La période actuelle, et cela jusqu’à l’échéance présidentielle, n’est pas très propice aux grandes mobilisations nationales.

Et pourtant à l’automne 2010, les syndicats ont démontré leur capacité à rassembler les salariés….
Effectivement, mais la mesure de la réussite ou de l’échec d’un mouvement, c’est d’abord le critère de satisfaction des revendications. Or de ce point de vue, il n’y a eu aucune concession de la part du pouvoir. Et finalement dans la balance, il y a plus de négatif que de positif. Cela fait maintenant plusieurs fois que les organisations syndicales sont en échec. On peut citer le mouvement sur les retraites en 2003, puis l’Education nationale, le mouvement de 2007 sur les régimes spéciaux de retraites, les manifestations de 2009 relatives à la crise, le mouvement de 2010. En moins de dix ans, quatre échecs face à des mobilisations d’une ampleur exceptionnelle, c’est du jamais vu dans l’histoire sociale de notre pays. Il va donc falloir un temps de reconstruction pour que les syndicats parviennent à retrouver des capacités de mobilisation du salariat.

Alors concrètement, qu’est-ce qui pose problème aux organisations syndicales ?

La dérégulation de notre système de relations sociales. Depuis la 2nde Guerre mondiale et jusqu’à la fin du XXe siècle, on a vécu sur un système de relations sociales que j’appelle de régulation conflictuelle. A savoir que la mobilisation finissait en général par déclencher la négociation et par aboutir à une transaction. Ce système fonctionnait parce que les syndicats, le patronat et l’Etat jouaient chacun leur rôle et acceptaient au fond de débloquer la situation. Or, depuis une petite dizaine d’années, on constate que ce système ne marche plus. Simplement parce que l’appareil d’Etat table désormais sur un pourrissement des conflits et refuse de négocier. Du coup, le système de régulation conflictuelle se trouve dans l’impasse. Mais pour le moment rien ne l’a remplacé. Et c’est un vrai problème pour les syndicats qui sont confrontés à l’inefficacité des journées d’action. La journée d’action est une méthode qui n’existait pas avant la 2nde Guerre mondiale. Elle est contemporaine de ce système de régulation. Sauf qu’elle ne peut être efficace qu’à partir du moment où l’Etat accepte de répondre à la mobilisation. Dans le cas contraire, on a beau descendre par millions dans la rue toutes les semaines pendant trois mois, cela ne change rien. Les organisations syndicales doivent impérativement réfléchir à cette question.

Dans un tel contexte, la grève a-t-elle encore du sens ?

Oui parce qu’elle est aussi vieille que le rapport salarial et que pour l’instant on n’a rien trouvé d’autre pour la remplacer. On le voit bien aujourd’hui. Les salariés qui ont besoin d’exprimer leur mécontentement ont recours assez naturellement à l’arrêt du travail. Dans un contexte de manque de démocratie sociale, avec un patronat assez revendicatif, il est difficile de ne pas envisager le recours à la grève. En revanche, là où il y a à s’interroger, ce n’est peut-être pas forcément sur le fait d’utiliser ou non la grève, mais c’est sur la manière de l’utiliser.

C’est-à-dire ?

Depuis 1995, il n’y a pas eu de victoire au plan national à l’exception du mouvement contre le CPE. Mais il s’agit là d’un mouvement d’étudiants et de lycéens avant tout. Le mouvement de 1995 a utilisé la grève et notamment la grève reconductible et le blocage. Or à l’heure actuelle, on assiste à un recentrage des directions des organisations syndicales qui ont de plus en plus de difficultés à envisager une épreuve de force frontale avec le pouvoir. Un pouvoir qui d’ailleurs ne veut plus négocier.

Est-ce que cette situation est comparable dans d'autres pays européens ?

Il existe depuis plus d’un demi-siècle deux systèmes traditionnels en Europe. Le premier est donc ce système de régulation conflictuelle que l’on retrouve en France et dans beaucoup de pays d’Europe du Sud comme l’Italie, l’Espagne ou la Grèce. Et puis, le second qui est celui de la régulation pacifiée concerne l’Allemagne, les pays d’Europe du Nord Ouest où la tradition est de négocier avant de déclencher un conflit.


Mais aujourd’hui, il y a un mouvement de banalisation des exceptions syndicales que pouvaient constituer des pays les plus combatifs comme la France. Mouvement dans lequel à mon avis joue beaucoup la Confédération européenne des syndicats. La construction du syndicalisme européen se fait très largement sur les bases du modèle anglo-saxon qui privilégie la négociation et se veut plus pragmatique. Sauf que cela pose un vrai problème. En France, les syndicats sont enclins à accepter cette tendance alors que les relations sociales n’ont fondamentalement pas changé de nature. D’où ce décalage entre cette banalisation du fait syndical qui se modère petit à petit mais qui n’a pas face à lui un état et un patronat très conciliants.

Vous évoquez la CES. Est-ce là l’avenir du mouvement syndical ?

Il est évident que les syndicats sont contraints de rechercher des synergies pour répondre à un contexte européen et mondial. En même temps, les mobilisations restent pour l’heure d’ordre national. Si le syndicalisme européen cherche à avoir un impact, il lui faudra trouver les moyens de mobiliser fortement et durablement, au-delà des actions extrêmement symboliques qui n’ont aucun impact.


Le syndicalisme européen s’apparente plus à un groupe de pression qui cherche à faire du lobbying alors qu’il a en face de lui un système capitaliste qui est dans une phase historiquement offensive, extrêmement dure à l’égard du monde du travail. On voit bien que les questions de pouvoir d’achat, mais aussi de souffrance au travail apparaissent un peu partout. D’où ce décalage, que j’appelle la “crise des ciseaux” entre d’un côté un syndicalisme extrêmement modéré dans ses démarches qui en agissant de plus en plus symboliquement, évite le rapport de force. Et de l’autre, un pouvoir économique et politique d’une dureté extrême. Ce décalage peut être problématique également sur un plan politique. Car à mon sens, il y a un lien évident, même si bien sûr, il n’est pas le seul, avec le vote populiste en Europe. Parce que les gens n’arrivent pas obtenir ce qu’ils revendiquent à travers les organisations traditionnelles comme les partis politiques républicains classiques ou les syndicats, ils ont alors tendance à se tourner vers des solutions plus extrêmes. Et cela crée un contexte nocif, et pas seulement en France mais en Europe aussi.

Propos recueillis par Sandrine Guidon
lamarseillaise.fr (18 mai 2011)


Stéphane Sirot enseigne l’histoire politique et sociale du XXe siècle à l’université de Cergy Pontoise.
Il est l’auteur de “Le syndicalisme, la politique et la grève, France et Europe : XIXe-XXIe” / Arbre bleu Editions, 2011.
http://arbre-bleu-editions.com/index.php
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