Entretien Bernard Thibault : "Le projet de réforme ne vise qu'à réduire des droits existants"

Publié le par sphab/cgt & associés

Entretien

Bernard Thibault : "Le projet de réforme ne vise qu'à réduire des droits existants"

Bernard Thibault ne pense "pas grand-chose de positif" du document d'orientation sur les retraites "très largement inspiré", selon lui "par les vues du Medef". Le secrétaire général de la CGT, qui commente pour la première fois le texte, estime qu'"en repoussant l'âge de la retraite, en allongeant la durée de cotisation exigée, le gouvernement se met en situation de faire des économies sur les pensions à verser".

 

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REUTERS/STEPHANE MAHE-Bernard Thibault, lors du congrès de la CGT à Nantes (Loire-Atlantique), le 7 décembre 2009.

 

La prochaine étape de la réforme se jouera dans les rues et dans les entreprises : aux syndicats de "convaincre les salariés que rien n'est inéluctable. C'est un des enjeux de la journée de mobilisation du 27 mai", nous déclare M. Thibault, en faisant remarquer à FO qu'"il ne serait pas très efficace d'attendre le 15 juin pour réagir".


Que pensez-vous du document d'orientation du gouvernement sur les retraite?

Pas grand-chose de positif. C'est un document très largement inspiré par les vues du Medef. Ce qu'on voit se dessiner, c'est la remise en cause de l'âge de départ à la retraite à 60 ans et un allongement de la durée de cotisation. On vit plus longtemps, donc il faut travailler plus longtemps : c'est le leitmotiv du Medef depuis des années, abstraction faite du taux de chômage dans notre pays et du fait que les parcours professionnels sont très dépendants de l'activité économique qui continue à se dégrader.


Je pourrais en dire autant de la pénibilité. En trois ans et 18 séances de négociation, le Medef n'a jamais voulu reconnaître l'existence de métiers pénibles. Il a campé sur une approche individualisée du problème. C'est cette option proprement scandaleuse que le gouvernement retient.


Et la mise à contribution des hauts revenus et des revenus du capital ?

C'est un geste montrant que le gouvernement sait faire de la politique et que nous avons marqué des points sur le caractère injuste de la réforme. Mais attention, on est encore dans le flou sur la portée réelle de cette mesure. Pour nous, l'équité consiste à mettre à contribution l'ensemble des revenus, singulièrement les revenus financiers.

En repoussant l'âge de la retraite, en allongeant la durée de cotisation exigée, le gouvernement se met en situation de faire des économies sur les pensions à verser. Compte tenu de ce qu'est le marché du travail aujourd'hui, de plus en plus de salariés n'auront pas leurs trimestres pour avoir une retraite à taux plein. Ils subiront donc une forme de décote. Tout concourt en fait à verser moins de retraites que par le passé, proportionnellement au nombre de personnes concernées.


En dévoilant ses orientations, le gouvernement a-t-il marqué des points sur le terrain de la communication ?

Non, je ne le pense pas. Toutes les enquêtes montrent que la confiance des Français vis-à-vis du gouvernement est au plus bas. Mais beaucoup attendaient de voir si le gouvernement allait faire ce qu'il avait laissé entendre. Les choses sont maintenant écrites. Les principes de la réforme sont actés.

A nous de convaincre les salariés que rien n'est inéluctable. C'est un des enjeux de la journée de mobilisation du 27 mai. Nous avons quelques jours devant nous pour expliquer notre point de vue, montrer qu'en l'état actuel, le projet de réforme ne vise qu'à réduire des droits existants et à réfuter toutes les solutions alternatives. Le gouvernement demande aux salariés de trouver eux-mêmes les ressources pour financer les retraites, en faisant l'impasse sur les mécanismes économiques en vigueur. C'est le contraire de l'équité.

Nous allons passer les jours qui nous séparent du 27 mai à défendre l'utilité des manifestations et des décisions d'arrêts de travail. Et pourquoi pas, essayer de convaincre nos amis de Force ouvrière qu'il ne serait pas très efficace d'attendre le 15 juin pour réagir.


Jean-Claude Mailly peut-il se laisser convaincre ?

A lui d'apprécier, mais son choix actuel n'est vraiment pas opportun pour quelqu'un qui se dit attaché à sauvegarder les droits à la retraite existants.


Ne craignez-vous pas que les salariés pensent que tout est joué ?

Nous avons une bataille de conviction à mener. Mais il n'y a aucune raison que les salariés soient de nouveau les victimes d'une réforme des retraites. La partie n'est pas jouée. Ni pour le gouvernement ni pour les syndicats.


L'intersyndicale peut-elle survivre aux divergences d'appréciation de ses membres ?

J'ai du mal à voir en quoi la réforme telle qu'elle se dessine peut convenir à quelque syndicat que ce soit. Tout le monde est d'accord pour sauvegarder le système. Mais contrairement à ce qu'il dit, les mesures préconisées par le gouvernement vont, comme les réformes précédentes conduites par la droite, non pas le conforter mais l'affaiblir.

Que pensez-vous du recul de la croissance française au premier trimestre ?

Le sommet social l'a montré. Nous avons de vraies divergences avec le chef de l'Etat sur la situation économique. Depuis dix-huit mois, 680 000 emplois ont été détruits. Dans le même temps, les actionnaires du CAC 40 ont réussi la prouesse d'augmenter la part de dividendes qui leur est versée sur les profits engrangés par les entreprises de 42 % à 56 % ! Quoi qu'il se passe, les actionnaires s'en sortent.


Nous sommes donc fondés à nous interroger sur toute une série de dispositions financières, fiscales, budgétaires mises en place pendant la crise. Ce n'est pas en continuant de donner de l'argent aux entreprises qu'on génère de l'emploi. Plus on a donné ces derniers mois d'argent public, plus on a détruit d'emplois. Et cela partout en Europe.


Le tour de vis supplémentaire annoncé sur les dépenses est-il un tournant ?

L'accroissement des dépenses publiques est lié à la crise. Il y a eu des dépenses publiques pour sauvegarder des intérêts privés. Les marchés financiers ont d'abord mis en cause l'ampleur de ces dépenses et de l'endettement, avant de s'inquiéter de l'impact des plans d'austérité sur la croissance. A tous les coups, ils gagnent ! Et à tous les coups, les salariés perdent !

Les annonces de François Fillon sont destructrices à plus d'un titre, mais pas surprenantes. Ce gouvernement a été et demeure un avocat farouche d'un système économique, dans lequel en une seule journée, comme ce fut le cas lundi 10 mai, les valeurs financières du CAC 40 peuvent bondir de plus de 80 milliards d'euros sans que les entreprises concernées aient en rien changé. On nage en plein irrationnel. Les dirigeants politiques ont de moins en moins de prise sur ce système. Cela donne un côté un peu terrifiant à notre démocratie.


Propos recueillis par Claire Guélaud

 

 


 

Source : lemonde.fr (18-05-2010)

 


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